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L’ex-libris – une étiquette en papier apposée sur la couverture ou la page de garde d’un livre pour en indiquer le propriétaire – a une histoire longue et passionnante, étroitement liée à l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles et à l’apparition des premières bibliothèques privées. À mesure que les livres se sont généralisés, la demande d’ex-libris – initialement réservés aux milieux religieux et à la noblesse – s’est étendue à la bourgeoisie, offrant aux artistes l’occasion d’expérimenter toute une gamme de techniques et de langages visuels.
Au fil des siècles, ces étiquettes sont passées du statut d’objets purement fonctionnels à celui d’un genre artistique figuratif à part entière. Elles reflétaient l’identité, les goûts et la culture de leur propriétaire, et sont devenues des objets de collection très prisés à partir du XXe siècle. Dans cet article, nous retracerons leur histoire, en examinant leurs origines ainsi que les différentes techniques d’impression et les styles utilisés au fil des siècles, depuis les cours de la Renaissance jusqu’à nos jours.
Les origines
Les ex-libris sont apparus en Allemagne vers la fin du XVe et le début du XVIe siècle, servant de marque distinctive aux premiers éditeurs. Réalisés par gravure sur bois, ils étaient apposés sur le frontispice des livres afin de protéger les imprimeurs de leurs concurrents à une époque où le droit d’auteur n’existait pas encore. Ces premiers ex-libris comportaient généralement une illustration, parfois accompagnée du nom de l’éditeur et d’une devise en latin.
Avec l’essor de l’humanisme et la multiplication des bibliothèques privées, les ex-libris ont été de plus en plus souvent réalisés pour des particuliers, principalement des moines et des nobles. L’art allemand de la gravure sur bois a largement contribué à la diffusion de ces étiquettes, qui étaient imprimées puis collées sur la couverture ou les pages de garde du livre. Des artistes tels qu’Albrecht Dürer, Lucas Cranach l’Ancien et Hans Burgkmair ont créé des reproductions sophistiquées de blasons, de devises et d’images qui symbolisaient le statut, les intérêts ou les activités de leurs clients.

L’ex-libris le plus ancien qui nous soit parvenu appartenait à Johannes Knabensberger, un aumônier bavarois surnommé Hans Igler. Bien qu’il ne soit pas daté, on estime qu’il a été réalisé à la fin du XVe siècle. Son apparence n’est pas très différente de celle des ex-libris modernes : il est rectangulaire et comporte l’image d’un hérisson ainsi qu’un cartouche avec les mots « hanns Igler das dich ein igel ku[e]s » (Hanns Igler, le hérisson, t’embrasse), un jeu de mots basé sur le surnom du propriétaire et le mot « Igel », qui signifie « hérisson » en allemand.
Techniques d’impression
Trois variables principales influencent l’aspect d’un ex-libris :
- La méthode d’impression utilisée, qui détermine l’épaisseur des traits et les couleurs ;
- L’artiste, qui a pu adopter le style artistique dominant de l’époque ou s’en démarquer par ses choix esthétiques ;
- Les demandes du client, qui ont généralement déterminé les sujets représentés.
Examinons les principales techniques d’impression utilisées pour créer des ex-libris à différentes époques.
Xylographie
Aux XVe et XVIe siècles, le style des ex-libris était fortement influencé par la technique de la gravure sur bois utilisée pour les réaliser. Les gravures réalisées sur le bloc de bois produisaient des lignes nettes et épaisses, des contours bien définis et de forts contrastes entre les surfaces blanches et noires.

La gravure sur cuivre
La gravure sur cuivre a commencé à s’imposer à la fin du XVIe siècle, ouvrant de nouvelles perspectives expressives aux artistes. Cette technique permettait de tracer des lignes plus fines et de réaliser des ombres plus nuancées qu’avec la gravure sur bois, ce qui permettait de reproduire plus fidèlement les images élaborées et somptueuses caractéristiques du style baroque. Dans certains cas, les ex-libris ont commencé à occuper toute la surface de la page de garde des gros volumes des bibliothèques des moines et des nobles, devenant ainsi de véritables illustrations.

Sérigraphie
Cette technique d’impression ancestrale – qui utilisait à l’origine une toile de soie, remplacée par la suite par d’autres textiles – pouvait être appliquée sur n’importe quelle surface et produisait des impressions aux couleurs denses, vives et légèrement en relief. Ces caractéristiques en ont fait un procédé très prisé pour les ex-libris destinés aux collectionneurs, mais son coût de production élevé en a fortement limité l’utilisation.
Techniques modernes
Tous les systèmes modernes de reproduction d’images – photographie, héliographie, photocopie et impression laser – permettent d’imprimer des ex-libris rapidement et à moindre coût. Ces dernières années, les tampons personnalisés ont également gagné en popularité pour marquer les livres, bien qu’ils ne constituent pas des ex-libris au sens strict du terme. En général, la qualité esthétique des ex-libris créés à l’aide de méthodes d’impression plus modernes n’est pas comparable à celle des ex-libris produits selon les techniques traditionnelles, qui restent la référence absolue pour les collectionneurs et les amateurs du genre.
Un voyage à travers différents symboles, sujets et formes
La diversité des styles, des thèmes, des tailles et des formes des ex-libris créés au fil des siècles témoigne de la capacité de ce petit objet imprimé à stimuler la créativité des artistes, des graveurs et des illustrateurs du monde entier. Cependant, malgré leurs nombreuses différences, on peut tout de même identifier certains thèmes récurrents dans les ex-libris, anciens comme contemporains.
Style héraldique
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’héraldique dominait la composition des ex-libris, laissant peu de place aux artistes pour y apporter leur touche créative. Les clients qui commandaient des ex-libris étaient principalement des membres de familles aristocratiques, qui marquaient tous les objets leur appartenant de leurs armoiries. Dans certains cas, les armoiries étaient estampées sur la reliure en cuir et rehaussées de métaux précieux pour créer un supralibros, en plus de l’ex-libris proprement dit à l’intérieur du volume. La structure de la composition était relativement rigide : un bouclier avec les symboles de la famille au centre de l’image, entouré d’éléments supplémentaires tels que des festons, des couronnes, des casques et des figures ailées.

Style calligraphique
Les ex-libris calligraphiques s’inspirent des origines mêmes de l’ex-libris : le propriétaire d’un livre inscrivant son nom sur la page de garde des codex manuscrits. Le style calligraphique, qui s’est répandu à partir du milieu du XIXe siècle et a connu un succès particulier au Royaume-Uni, consistait simplement à ajouter le nom du propriétaire, parfois accompagné des mots « ex libris », sans aucune image ni devise. Les ex-libris anglais privilégiaient généralement des polices simples et épurées, tandis que les ex-libris allemands utilisaient souvent des arabesques et des lettres de style gothique.

Ex-libris typographiques
Ce type d’ex-libris comporte les mots « ex libris » dans une police de caractères, accompagnés du nom du propriétaire, sans aucune illustration, à l’exception parfois de petites frises typographiques. Les ex-libris typographiques sont nés au Royaume-Uni et ont complètement écarté la contribution créative de l’artiste au profit d’un style minimaliste.
Style graphique
Dans ces ex-libris, la typographie devient un élément figuratif clé de la composition ; elle est modifiée et entremêlée d’images et de motifs décoratifs à tel point qu’il est difficile de distinguer le texte de l’image. Ce style a commencé à gagner en popularité parmi l’avant-garde artistique européenne au début du XXe siècle, et a atteint son apogée entre les années 1920 et 1940, pendant la période Art déco.

Outre les genres que nous avons énumérés ici, les courants artistiques des différentes époques ont également influencé l’apparence des ex-libris, comme en témoignent de nombreux exemples exceptionnels de style baroque, néoclassique et moderniste, réalisés par des artistes de renom. Au XXe siècle, grâce à la grande diversité des techniques d’impression disponibles et à l’engouement croissant pour la collection, les ex-libris se sont imposés comme une forme d’art à part entière, recourant à une multitude de langages visuels.

Les ex-libris spécialisés méritent eux aussi d’être mentionnés ! Ils ont vu le jour avec l’essor des bibliothèques thématiques consacrées à des sujets précis, allant de la cuisine et de la médecine à la littérature érotique, en passant par la chimie et les partitions musicales. On trouve de magnifiques exemples d’ex-libris créés pour la musique, parfois appelés « ex musicis », dont les compositions reprennent des symboles et des notations tirés de certaines des œuvres musicales les plus célèbres.

De nos jours, l’ex-libris a presque entièrement perdu sa fonction initiale, qui était d’attester de la propriété d’un ouvrage, pour devenir un objet d’art acheté et échangé par les collectionneurs. Cependant, les bibliophiles passionnés peuvent toujours commander un véritable ex-libris auprès de designers graphiques et d’illustrateurs, ce qui constitue une belle façon de personnaliser leurs livres avec une touche de nostalgie.
Si vous souhaitez découvrir la grande diversité des ex-libris créés au fil des ans, vous pouvez parcourir la collection du Digital Exlibris Museum et la sélection d’Emanuela Pulvirenti sur Pinterest, ainsi que l’ouvrage d’Achille Bertarelli et David Henry Prior intitulé « Gli ex libris italiani » et « 3500 ex libris italiani » de Jacopo Gelli. Enfin, la collection d’estampes d’Achille Bertarelli au château de Sforza à Milan et la collection de plus de 50 000 exemplaires que Sir Augustus Wollaston Franks a donnée au British Museum offrent l’occasion de voir de véritables exemplaires d’ex-libris originaux.
