Les secrets de « Sans Forgetica », la typographie qui stimule la mémoire

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« Sans Forgetica » est la première typographie au monde conçue spécifiquement pour permettre de mieux se souvenir de ce qu’on lit. Ses caractères rebelles bousculant les règles de la conception typographique pour atteindre un objectif bien précis ont été créés par une équipe pluridisciplinaire composée de designers et de chercheurs australiens de la School of Design, du Behavioural Business Lab et du Royal Melbourne Institute of Technology (RMIT).

Unissant des théories psychologiques et des principes conceptuels permettant d’accroître sensiblement la difficulté de lecture, et donc d’augmenter la mémorisation, cette typographie stimule la mémoire justement parce qu’elle est plus « difficile » à lire. Parmi ses créateurs, on retrouve le typographe Stephen Banham, qui nous en dit davantage sur la conception de cette police de caractères.

Sans Forgetica : qu’est-ce que c’est, et comment ça marche ?

Il s’agit avant tout d’une typographie non conventionnelle, « car non fondée sur un principe de clarté ou d’esthétique », révèle Stephen Banham. Elle repose cependant sur un principe psychologique connu sous le nom de « difficulté désirable » qui rend les lettres tout à fait uniques grâce à leur inclinaison spécifique vers l’arrière, c’est-à-dire à gauche, une caractéristique résolument inhabituelle pour une typographie consacrée à la lecture.Sa seconde particularité, que l’on remarque immédiatement, réside dans ses caractères incomplets, comme s’ils n’étaient pas terminés : « Les lettres forment une sorte de puzzle qui ralentit la lecture, ce qui oblige le lecteur à compléter mentalement les formes « cassées » (principe de fermeture). De cette manière, il s’arrête plus longtemps sur chaque mot et donne plus de temps au cerveau pour procéder à une élaboration cognitive plus profonde, augmentant ainsi la rétention des informations ».

En effet, c’est grâce à la mémoire que le cerveau retient les informations et les remobilise à travers les souvenirs. La création de cette police de caractères a été confiée à Stephen Banham par l’université : « L’objectif était de montrer que le problème de mémorisation des informations pouvait être résolu en associant deux univers très différents (la psychologie comportementale et la conception typographique) afin d’aider les élèves à étudier plus efficacement. Personnellement, la manière dont le design peut être utilisé pour activer les parties du cerveau associées à la mémoire m’intéresse beaucoup. En tant que concepteur-typographe, ce projet m’a obligé à aborder le processus de conception de façon contre-intuitive en mettant en application une idée issue d’un univers (la psychologie) totalement différent du mien. »La singularité de ces caractères réside en effet dans le mélange des disciplines, qui a quelque peu changé les règles de conception typographique traditionnelle. Par exemple, la pente se fait vers la gauche, alors qu’elle est habituellement vers la droite en écriture cursive. En typographie, les seuls noms écrits avec une pente vers la gauche sont ceux des fleuves sur les cartes. Voilà qui peut faire comprendre le degré d' »étrangeté » de « Sans Forgetica ».

« Sans Forgetica », ça fonctionne vraiment ? Résultat des tests

 Puisqu’il s’agit d’une recherche universitaire, cette police de caractères a été soumise à plusieurs tests pour en évaluer lefficacité. Au départ, l’équipe a créé trois typographies différentes, avec des niveaux de difficulté variés.

« Sans Forgetica » s’est avérée la typographie la plus adaptée à l’amélioration de la mémorisation. Elle rompt en effet avec une partie des schémas classiques, mais jusqu’à un certain point seulement, ralentit la lecture sans pour autant être difficile à comprendre, et facilite par là même la capacité de mémorisation du texte lu.

Les tests ont été réalisés par près de 400 étudiants australiens qui ont participé à une étude en laboratoire et à une étude en ligne menée par le Behavioral Business Lab du RMIT. Trois nouvelles typographies répondant au principe de « difficulté désirable » leur ont été présentées en leur demandant de mémoriser les paires de mots rédigées en utilisant ces caractères. Les typographies testées ont été une police « Albion » avec espaces vides, une typographie « Albion » avec espaces vides mais inclinaison postérieure (« Sans Forgetica ») et une police « Albion » avec espaces vides, inclinaison postérieure et asymétrie.« Durant l’expérience en laboratoire, les 96 participants qui ont observé des paires de mots se sont souvenus de davantage de paires de mots écrits en « Sans Forgetica » (69 %) que dans les autres types de caractères (61 %) », a déclaré Stephen Banham. L’amélioration est significative, d’autant plus que les tests ont été réalisés aussi bien par écrit que par voie numérique (hors ligne et en ligne). L’efficacité s’avère aussi bien sur texte imprimé que lu sur un écran. Selon les psychologues cognitifs, pour une même durée de lecture, les informations emmagasinées en lisant de courts textes écrits avec cette typographie sont plus nombreuses.

L’utilisation professionnelle de « Sans Forgetica »

 « Sans Forgetica » est gratuite, téléchargeable sur son site officiel et déjà largement utilisée dans de nombreux domaines : « Les gens l’ont même testée dans des univers pour lesquels elle n’a pas été pensée, par exemple dans le domaine de la dyslexie ou de la démence, mais aussi et surtout dans le secteur de léducation ». Actuellement, les chercheurs travaillent sur une recherche académique qui, une fois publiée, pourrait inciter de nombreux secteurs à utiliser cette police de caractères.

Comme le montre la recherche, cette typographie peut notamment être utile pour mieux se souvenir de petites phrases, de citations ou d’informations schématiques. Elle pourrait donc être utilisée également en communication publicitaire, aussi bien sur support imprimé qu’en ligne, afin de faire résonner un message plus longtemps dans l’esprit du public.

Des dépliants aux brochures en passant par les autocollants et les packagings, un petit espace pourrait être occupé par « Sans Forgetica » sous la forme d’un message inoubliable, ou presque : « Il ne faut pas non plus considérer « Sans Forgetica » comme une panacée. On m’a par exemple demandé si cette typographie pouvait être utile pour arrêter d’égarer ses clés. Non… elle ne sert pas à cela ! », conclut ironiquement Stephen Banham.

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