Bryn Jones, le musicien électro plus connu sous le nom de Muslimgauze, s’est éteint le 14 janvier 1999, deux ans avant le 11 septembre et tout ce qui s’en suivrait, avant que le commun des mortels ne débatte chaque jour de certains sujets, et avant que ces débats ne fassent leur apparition dans nos foyers sans jamais vraiment en sortir. La mort a emporté avec elle une voix qui ne nous aurait probablement pas plu, mais qui se serait sûrement fait entendre.

Bryn Jones est né à Manchester en 1961 dans une famille issue de la middle class. Sans emploi, il vivait dans le studio qu’il s’était aménagé dans la maison de ses parents, produisant de la musique et vivant une existence recluse, ne quittant sa tanière que le temps de quelques concerts, dont un au Japon.

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Bryn Jones, Muslimgauze

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Quand je faisais mes études, je me souviens que pour parler de l’aliénation contemporaine à l’ère de la mondialisation, je ne sais plus dans quel cours, on citait le cas d’un routier anglais, quasi analphabète et coupé du monde, qui, en écoutant une série de cassettes, était pratiquement devenu un expert en politique étrangère. De la même manière, le monde socio-anthropologique a mené tout un tas d’études sur des communautés ayant réussi, avec plus ou moins de succès, à s’approprier les coutumes de civilisations éloignées.

Bryn Jones avait une obsession : le conflit israélo-palestinien, et plus généralement, le Moyen-Orient et le monde islamique (l’Iran, l’Afghanistan et la guerre du Golfe). Ses disques n’ont cessé d’exprimer son point de vue peu nuancé sur la question, jusqu’aux graphismes utilisés sur les pochettes (sur lesquelles figurent des armes, des femmes voilées et des enfants soldats) en passant par les titres de ses albums et singles (Fatwa, Izlamaphobia, Vote Hezbollah, The Rape of Palestine,…).

Jones n’était ni croyant ni religieux. Il n’était pas activiste et n’est jamais allé au Moyen-Orient, même lorsqu’il y a été invité. Il n’était qu’un individu aux idées claires, très intéressé par le sujet. Le fait que cette obsession se soit déclarée à l’époque du thatchérisme reste une véritable énigme.

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Izlamaphobia, 1995; Hamas Arc, 1993

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Ses albums ont été publiés en un nombre limité d’exemplaires chez des labels peu connus, dans un désintéressement (quasi) général, entraînant d’ailleurs chez l’artiste une certaine paranoïa, convaincu qu’on lui mentait sur le véritable succès de sa musique.

Simon Crab affirme que la fascination de Jones pour le monde islamique a été assez soudaine. Selon lui, tout au moins au début, elle est née du fait qu’il s’agissait à l’époque d’un sujet largement débattu dans la presse, dont l’idée de départ n’était pas tellement éloignée de l’imaginaire de tant de groupes de musique industrielle, promouvant la « violence et la sidération ».

On sait de ce garçon timide et introverti qu’il avait une personnalité difficile. Il était trop bizarre pour être populaire, mais pas assez pour être intéressant. Comble de l’insuccès, sa famille, qui ne le voyait pratiquement qu’aux heures des repas, n’avait aucune idée de la portée de son œuvre musicale, découverte surtout après la mort de l’artiste. Lui-même, quand il lui arrivait d’en parler, faisait vraisemblablement preuve d’un mélange d’enthousiasme et d’embarras.

Pourquoi un type issu de la middle class de Manchester décide-t-il de consacrer son génie créatif aux conflits du Moyen-Orient ?

Les faits jusque là évoqués pourraient limiter le sujet à une simple question de curiosité. Pourtant, son œuvre perdure. Le fait que Muslimgauze reste une « figure culte », connu d’un groupe restreint de passionnés, un peu snobé par la critique, rarement évoqué, et ce même dans les publications spécialisées, et tenu volontairement à distance des manuels et autres encyclopédies est un véritable crime.

Comme pour Jandek, la production restreinte n’aide pas vraiment, et il est facile de le considérer comme un fou n’ayant produit que trop d’albums (on en compte une centaine, soit environ un nouvel album enregistré chaque semaine). De toute évidence, certains étaient meilleurs que d’autres, mais on retiendra surtout que son discours était extrêmement intéressant et tout à fait en avance sur son temps.

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Vampire of Tehran, 1998; Narcotic, 1997

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Outre l’agressivité qui s’en dégage, son œuvre est aussi d’une grande musicalité et d’un raffinement certain : la construction des morceaux, la manière savante d’incorporer les samples, la variété des percussions, les niveaux de basse, les saturations, le contrôle total, la répétition et la rupture avec les attentes… autant d’aspects dont Jones se révèle un véritable maestro.

Nombreux sont les musiciens qui l’ont écouté avec attention. Les dix dernières années de musique électro regorgent littéralement de sonorités préconisées par Bryn Jones. Son ombre est partout où résonne de la techno mêlée de musique industrielle, de lourdes influences arabo-orientales et de percussions cahotantes. Il s’inscrit assurément dans la même mouvance que Sam Shackleton, qui a défini les bases du son électro du siècle dernier, comme dans pratiquement tout le projet Vatican Shadow de Prurient (nom de scène de Dominick Fernow).


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Identifier ses influences est un exercice beaucoup plus difficile, étant donné que Jones prétendait ne pas être intéressé par une musique autre que la sienne (il n’en avait probablement pas le temps matériel), et qu’il restait extrêmement évasif quant aux origines de ses samples.

On sait néanmoins qu’il appréciait Brian Eno et les Throbbing Gristle, mais aussi Wire, Can et Faust – en somme, une toute petite poignée d’artistes à l’immense talent – et bien entendu de nombreuses musiques traditionnelles venues du Japon, d’Inde et surtout du Moyen-Orient, sources dont il tire son inspiration, proposant une quantité infinie de samples.

Un camion qui passe, des détonations, une femme en train de prier.

Lorsqu’on se risque à définir des périodes d’influence, on remarque bien souvent qu’elles se mélangent et se recoupent. Jones a réalisé des morceaux aux genres si différents, que les titres d’un même album semblent issus d’époques totalement diverses. Il est presque impossible d’établir les grandes lignes de sa discographie ; on peut seulement nommer un ensemble de titres intéressants, tous plus ou moins conseillés, et tenter de se frayer un chemin au sein de son univers.


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Partant du style industriel et de ses premiers chefs-d’œuvre (Buddhist On Fire, Flajelata – qui, plus qu’industriel, a été défini comme une version plus dure de My Life In The Bush Of Ghosts , à l’esprit techno-primitiviste – le minimal Hajj, le très obscur Coup d’Etat, Abu Nidal qui met à feu le modèle traditionnellement composé de répétitions, d’ambiances et de variations musicales, ainsi que de nombreux enregistrements de terrain : un camion qui passe, des détonations, une femme en train de prier…), le projet Muslimgauze élargit davantage les horizons dans les années 90 avec les albums Extreme (Zul’m – à la fois le plus accessible et le meilleur de ses albums, scellant sa rencontre avec l’électronique à proprement parler – et United States of Islam).

Après s’être rapproché de labels comme Soleilmoon et surtout Staalplaat, il publie ses albums les plus intéressants, aux influences électro-ethniques, aux notes cinématiques (Vote Hezbollah, qui ajoute aux sons électroniques une note prononcée de psychédélisme, et Citadel), à l’ambiance drone (Veiled Sisters – flux minimal aux inspirations indiennes, l’un de ses plus beaux albums – et Return Of Black September, peut-être le disque « d’ambiance » le plus réussi), dub (l’album publié à titre posthume Baghdad) et à la musique ethnique traditionnelle marquée par l’utilisation intensive des percussions (Narcotic, très bon disque d’introduction de par sa variété).


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On retrouve même quelques accents noisey-hop (Zuriff Moussa, Hussein Mahmoud Jeeb Tehar Gas et Jaal Ab Dullah), à côté de disques tout simplement inclassables dans les catégories précédemment citées (ce chef-d’œuvre qu’est Azzazin, constitué essentiellement d’ondes et d’ondulations, une sorte de séjour forcé sur le vaisseau d’ Alien), sans oublier les racines industrielles (Blue Mosque, parmi ses albums les plus troublants, mêlant intuitions et terreur, et Izlamaphobia, tout aussi dérangeant et morcelé).

Dans cet ensemble d’ambiance ethnique, des percussions, un brin de magie et de claustrophobie créent un son presque tangible, à la fois chaud et froid.

L’héritage de l’artiste ne s’arrête pas là. Muslimgauze a enregistré tellement de titres et de cassettes qu’il aurait pu produire un millier d’albums. L’année dernière, après avoir retrouvé une dizaine de CD, inédits ou autoremix, Staalplat a annoncé la publication du long-play (une sortie importante) Ali Zarin.

Si mes albums de prédilection sont Veiled Sisters et Azzazzin, le prix d’honneur revient à Mullah Said (1998), peut-être son dernier chef-d’œuvre parmi la multitude d’albums qu’il a produits de son vivant. Dans cet ensemble d’ambiance ethnique, des percussions, un brin de magie et de claustrophobie créent un son presque tangible, à la fois chaud et froid. Un testament idéal avant une fin prématurée à la suite des complications d’une pneumonie.


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Reste une dernière controverse, celle de la soi-disant appropriation culturelle, véritable épine dans le pied de Muslimgauze.

À l’époque, ce thème n’était pas encore au goût du jour, et Jones peut se targuer d’avoir été un réel précurseur en la matière. En y regardant d’un peu plus près, on constate une discographie authentiquement dédiée à ces thématiques qui, autrefois, ne lui garantissaient pourtant ni popularité ni coolitude. C’est pourtant à ce sujet et avec beaucoup de naïveté qu’il a consacré sa vie.

JD Twitch, qui le connaissait, dit de Jones que, dans la vie, il ne se livrait à absolument aucun prosélytisme. Un soir de concert, JD Twitch et l’un de ses amis avaient essayé à plusieurs reprises de le faire parler de politique, mais Bryn Jones avait toujours esquivé le sujet. Même Jill Mingo, attaché de presse pour plusieurs labels, qui avait travaillé avec lui jusqu’à la fin, affirme qu’il n’était pas aussi radical qu’il en avait l’air : il était philopalestinien, il aimait faire de la musique, mais il n’avait pas une approche aussi profonde et analytique en la matière.

Geert-Jan Hobijn du label Staalplaat ajoute que Bryn Jones était extrêmement sérieux à ce sujet et que oui, il y croyait vraiment, mais qu’il n’était pas un fanatique. Par exemple, il ne s’intéressait pas à la religion, et quand il a été approché avec une extrême précaution par un groupe de journalistes israéliens, Jones s’est lui-même étonné de leur surprise lorsqu’il a accepté de répondre tranquillement à leurs questions.

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Enfin, une dernière question légitime se pose : pourquoi un type issu de la middle class de Manchester décide-t-il de consacrer son génie créatif aux conflits du Moyen-Orient ?

Tandis qu’il consumait son existence avec l’hyperproductivité et l’obsession qu’on lui connaît (tout en projetant son ombre sur les musiques électroniques les plus à l’avant-garde de la première moitié des années 2010), en s’intéressant aux drames d’un peuple et à une zone du monde conflictuelle, Bryn Jones parvenait probablement à s’évader de son petit studio, de ses problèmes, de sa personnalité tortueuse et de ses frustrations.

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Cette publication s’appuie principalement sur l’article de Louis Pattison, From Azzazin To Gun Aramaic : Muslimgauze Two Decades On, publié aux éditions The Quietus, du livre monumental intitulé Muslimgauze : Chasing the shadow of Bryn Jones d’Ibrahim Khider (VOD, 2014) et du très complet muslimgauze.org.

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