Jeanne, Margot, Fernande, Marguerite, Marine, Mélanie, Marinette, Pénélope, Eve, Jeanette, Charlotte, Sarah. Il suffit de faire défiler les titres de près de deux cents chansons enregistrées pendant la carrière de Georges Brassens pour comprendre quels sont les principaux thèmes de son œuvre.

Illustration de Nicola Giorgio

.

Femmes adorées ou détestées. Femmes courtisées, trahies, bénies, rejetées ou poursuivies. Femmes mariées, fiancées, seules ; annonciatrices d’inspiration ou de dépression, de rêves ou de cauchemars. Femmes croisées par hasard dans un train, au bord d’une fenêtre, sous la pluie, dans la foule, femmes avec lesquelles on croise un regard un instant.

La relation de Georges Brassens avec les femmes est d’une complexité rare, mais pas rarement contradictoire, du moins en écoutant ses chansons, capables de passer des tons moqueurs comme Putain de toi ou Une jolie fleur à des tons libertaires et féministes comme La non-demande de mariage, Embrasse-les tous ou Quatre-vingt-quinze fois sur cent.

Une vision trop complexe pour pouvoir la qualifier de machiste, mais derrière laquelle se masque un personnage tellement moderne dans sa vision de la société et des relations entre les deux sexes qu’il était plus avancé que nous, hommes et femmes de 2016.

Georges Brassens. Wiki

.

« Lorsque j’ai commencé à étudier Brassens, pour les expositions dont j’ai organisées et pour les livres que j’ai écris sur lui, je pensais avoir à faire à un petit vieux. Mais, plus tard, je me suis retrouvée devant un homme incroyable, qui m’a tellement fascinée qu’on le considère comme de la famille ».

Nous parlons à table, dans un bar de la rue Lamarck, dans la pente de la Butte de Montmartre, avec Clémentine Deroudille. Clémentine est l’une des meilleures spécialistes de Georges Brassens : pour sa formation d’historienne de l’art, mais également réalisatrice et journaliste, elle lui a dédié Brassens: Le libertaire de la chanson et, avec le dessinateur Joann Sfarr, Brassens, ou la liberté, outre avoir organisé les principales expositions pour le trentième anniversaire de sa mort. « Plus je pénétrais dans ce côté fascinant, plus je me rendais compte de l’importance de mon travail, non pas tellement en tant que journaliste et chercheuse, mais en tant que femme. »

.

Qu’est-ce qui vous a frappé de ce personnage ?

Cette sorte de douce virilité qui le caractérise, ou la présence d’un très fort côté masculin et d’un autre côté éperdument moderne, que j’ai notamment trouvé dans son regard ouvert vers les autres et dans son mode d’apprécier la vie.


.

Comment décririez-vous cette approche ?

Il avait une âme libertaire. Une âme qui le rendait complètement libre dans tout ce qu’il faisait. Ceci, à mes yeux, faisait de lui un être infiniment plus moderne que les hommes d’aujourd’hui. Beaucoup le considéraient un vieillot mais c’est tout à fait le contraire : en particulier en ce qui concerne les femmes, Brassens était contemporainement classique et un précurseur. Ce fait est d’une complexité contradictoire que la société d’aujourd’hui n’est même pas capable de comprendre.

Quelle est l’origine de ce caractère contradictoire ?

Sa famille était de Sète, au sud de la France, et couvait un amour colossal. Son père était lui aussi un libertaire, bien qu’il ne l’ait jamais affirmé officiellement, et il l’était notamment dans son mode de vivre la famille.

Dans quel sens ?

La mère de Brassens était veuve lorsqu’elle et son père se marièrent. Ce fut au début des années 1890 et rien que ce détail faisait que, dans cette famille bizarre, il existât une modernité extraordinaire des relations. Mais ce n’était pas des étrangers ou des personnes excentriques. Ils étaient de classe moyenne et avaient une vision très traditionnelle de nombreux aspects de la vie. Par exemple, la mère était fille de migrants italiens, la famille était importante pour elle, et elle était croyante, tellement, disait-on, qu’elle n’était jamais allé écouter son fils en raison des gros mots de ses chansons.


.

Quel rapport avait-il avec les femmes dans sa jeunesse ?

Dans sa jeunesse, il était déjà très charismatique et le leader de sa bande. N’oublions pas que c’était un beau gosse, grand, fort, musclé, très fier de son corps, et adorait se promener torse nu. Il était contradictoire même dans ce cas-là : il flirtait avec toutes les filles à la plage, mais, en même temps, ce n’était du tout un fanfaron. Il surmontait sa timidité en leur écrivant des poèmes.

Quand est-ce que Georges est devenu Brassens ?

Le tournant est son arrivée à Paris, pendant la guerre, lorsqu’il rencontra une des femmes les plus importantes de sa vie, Jeanne, avec laquelle il partit vivre. La relation avec Jeanne est incroyable si l’on pense qu’ìl s’agissait des années quarante. Même la plupart des couples bourgeois d’aujourd’hui ne l’aurait pas comprise. Elle habitait avec son compagnon, et, lorsqu’il arriva à Paris en échappant des travaux obligatoires en Allemagne, elle le réfugia dans une maison qu’elle avait, à l’impasse Florimont. D’un jour à l’autre, il passa à vivre avec eux, une sorte de cohabitation à trois.

Comment définiriez-vous son rapport avec Jeanne ?

Leur lien fut très fort et dura jusqu’à la mort de Jeanne. Cependant, leur rapport sentimental fut interrompu lorsque Georges fit la connaissance de Joha Heiman, ou Puppchen, la femme de sa vie, à qui il a dédié de nombreuses chansons et qu’il a aimée jusqu’à sa mort.


.

Comment se sont-il connus ?

C’est une histoire très tendre. C’était juste après la guerre : il la voyait toujours dans le métro, jusqu’à ce qu’un jour il décida de la suivre dans la rue et lui déclarer son amour. Mais sa relation avec Puppchen ne s’est jamais cristallisé. Ils ne se marièrent jamais. Il resta vivre chez Jeanne, alors qu’avec Puppchen il continuait à mener la vie que mènent les amants. Pour toujours.

C’est-à-dire ?

Il se donnaient rendez-vous deux jours par semaine, jamais fixes. Ou ils prenaient une maison de campagne ensemble où passer les week-ends avec des amis en commun. Brassens ne voulait pas vivre la vie d’un couple marié. À ses yeux, c’était un confort complètement bourgeois, une structure qui détruisait la liberté du couple, notamment le bonheur. Il ne voulait pas gâcher leur rapport avec le quotidien. Brassens ne voulait imposer son quotidien à personne et ne voulait que personne ne lui impose son quotidien non plus. Mais ce n’était pas une revendication politique. C’était un homme formidable même pour cette raison. Il ne prononçait pas de grands discours. Il ne remplissait pas sa bouche de belles paroles mais les laissait pour les chansons. Il se limitait à mettre en pratique ce qu’il pensait. Il donnait l’exemple sans donner de leçons.

« Brassens est une personne contradictoire justement parce que c’est un être humain à sa puissance maximale ».

Quel est le facteur le plus fascinant de cette structure de relations ?

La liberté. Et le fait d’être détaché de la superficialité, de l’aspect extérieur. Puppchen avait dix-neuf ans de plus que lui et n’était pas belle. Et pour les critères de notre société complètement idiote et machiste, Jeanne pourrait être définie comme un tas de ferraille : elle avait une dent sur deux, elle était pauvre, sale, n’avait rien sauf le toit qui le logeait, et avait trente ans de plus que lui. Mais leur relation était d’une intensité que l’on ne peut même pas imaginer.

Qu’est-ce qui faisait de Jeanne une femme spéciale pour Georges ?

À chaque fois qu’il en avait besoin, Jeanne était là. Même s’ils étaient trois à la maison et qu’il fallait se serrer la ceinture. Elle leur donnait à manger et un lit, mais, surtout, elle avait un mode de vivre complètement libre de superstructures, et Brassens adorait ce mode de vivre — entouré de chiens et de chats, une espèce de zoo —. Ils se séparèrent lorsqu’elle se remaria, vers 1966, parce qu’il ne supportait pas son nouveau mari. Elle décéda en 1969 et, depuis lors, la vie de Brassens devint soudain beaucoup moins amusante et plus mélancolique.


.

Qui n’allait pas à l’impasse Florimont ?

Tout le monde raconte qu’il avait un incroyable charisme. Il apportait de la chaleur à tous les endroits où il allait, grâce à son physique grand et fort, et à cette tête de bel homme. Tout le monde l’écoutait. Avant de l’étudier, je n’imaginais pas ce pouvoir charismatique et séducteur.

À propos du mot « séducteur », il y a des personnes qui le considèrent un machiste en raison de certaines chansons qu’il a écrites. Qu’en pensez-vous ?

Certes, il a également écrit des chansons misogynes, mais ce sont des chansons de salle d’attente, paillardes. En écrivant ces textes-là, il voulait se moquer de la censure et faire rire ses amis. En plus, il faut toujours mettre en contexte la situation.

En effet, parlons du contexte. De quelle époque parle-t-on ?

D’une époque différente à la nôtre. En ce moment, je travaille aussi sur Barbara, la chanteuse, pour un livre et une exposition. D’ailleurs, la façon dont les journalistes la traitaient à l’époque était révoltante. Heureusement, aujourd’hui il serait impossible d’imaginer une situation comme celle-ci. Je n’aime pas beaucoup ce terme, mais le statut de la femme des années cinquante était complètement différent de celui d’aujourd’hui. C’était une espèce de Moyen-âge dans de nombreux aspects du quotidien. Et Brassens vivait à cette époque. Si on parle du contexte, on ne peut pas l’accuser de misogyne mais, au contraire, le considérer comme l’un des plus grands féministes de son temps.

Comment faire comprendre aux gens que des chansons telles que Je suis un voyou et Embrasse-les tous proviennent du même personnage ?

Brassens est une personne contradictoire justement parce que c’est un être humain à sa puissance maximale. Parce qu’il est libre, parce qu’il a toujours cherché à l’être, sans peur et sans hypocrisie.

« Regardez, par exemple, son rapport avec la religion. Il s’en en fichait pas mal, mais, en même temps, il en était attiré. Il connaissait très bien la Bible… ».

Libre de quoi ?

Surtout des schémas imposés par la société conservatrice de l’époque. Et c’est la raison pour laquelle il peut se permettre d’écrire des chansons telles que Je suis un voyou et, en même temps, une des plus grandes chansons féministes comme Embrasse-les tous, qui chante la liberté sexuelle féminine d’une façon que je défie n’importe quel homme d’aujourd’hui à le faire. Une chanson qui rejette tout sens de possession et qui invite les femmes à vivre leur propre sexualité d’une manière indépendante.

Pour certains, aujourd’hui, être contradictoire est l’équivalent d’être hypocrite. Existe-t-il une cohérence même dans la contradiction ?

La personne étant prête à être complètement elle-même est, d’une certaine façon, contradictoire. Tous les libertaires le sont. Mais l’hypocrisie n’a rien à voir. Regardez, par exemple, son rapport avec la religion. Il s’en en fichait pas mal, mais, en même temps, il en était attiré. Il connaissait très bien la Bible…

Comme presque tous les anarchistes…

Oui, c’est vrai, comme presque tous les anarchistes. Mais il était aussi très respectueux. Par exemple, lorsqu’un prêtre qui aimait sa musique venait à un concert, il essayait d’adoucir le registre en éliminant ou en laissant pour la fin une ou deux chansons qui pouvaient le blesser. Il était extrêmement respectueux envers les personnes. Il attaquait l’institution cléricale, les fanatiques, les rigidités et les structures bourgeoises. Tenez compte du fait qu’il avait beaucoup de croix chez lui.


.

Le personnage le plus similaire qui me vient à l’esprit en vous écoutant raconter sa vie et sa manière de comporter est Jésus Christ. Comme est-il possible qu’un anarchique anticlérical nous fasse penser à Jésus Christ ?

(elle rit) Je comprends. En effet, Brassens a beaucoup de caractéristiques qui font penser au Christ : cette préoccupation constante envers les autres, cette solidarité humaine qui le menait à être toujours prêt à aider ses amis en leur faisant des cadeaux, en leur donnant de l’argent et en les invitant chez lui. Le fait de ne pas être lié à la propriété.

Quel rapport avait-il avec ses amis ?

Pendant toute sa vie, même en étant le plus riche grâce à son succès, Brassens s’est toujours soucié de leur bien-être et du fait qu’il ne leur manquait de rien. Presque toujours en faisant bien attention à ce qu’ils ne se rendissent pas compte. C’était un homme extrêmement gentil, voilà son acte politique. Ainsi l’écrivait-il dans ses cahiers : « si grâce à ça je transmets l’envie de faire la même chose, ça me suffit ». Plus Jésus Christ que ça… en plus, tous ceux qui l’ont connu m’ont parlé de cette aura. Il avait un tel charisme que tout le monde se plaçait autour de lui lorsqu’il arrivait à un endroit.

Et, d’autre part, quel rapport avait-il avec le public, avec la foule ?

Disons qu’il aimait les personnes mais détestait les gens. À l’Impasse Florimont, il passait du temps avec ses amis. Jeanne, Marcen et René Fallait venaient tous les après-midi. Agathe aussi, et tous les copains de cette bande, une vraie tribu. Et lui, au centre. Il n’avait pas demandé ce rôle, c’était le cœur de cette petite communauté. Il n’a jamais eu ni cherché aucun type de vie sociale, de la même manière qu’il n’avait aucun sens d’appartenance à aucune foi, groupe ou parti. D’ailleurs, il ne participa jamais à la Résistance. Il ne vota jamais, ni prit part à aucune cause, sauf au mouvement libertaire, qui était la seule chose que l’on pourrait lui contester, mais, au fond, il était comme ça, il était lui-même.


.

Dans cette petite république dont vous parlez, y a-t-il aussi des femmes ?

Peu. Il y avait Jeanne, la patronne de la maison, et Agathe, la compagne de René Fallet. Mais Puppchen n’y était pas. C’était un groupe masculin composé de personnes transversales, de l’artiste au mécanicien, qui se réunissait chez Jeanne pour boire du rouge et manger des saucisses. Mais ce n’était pas Brassens ou les autres qui tenaient à l’écart les femmes. La société d’antan aurait très mal jugé des femmes seules qui fréquentaient un climat aussi libre et anarchique. Le mouvement de 68 n’était pas encore arrivé.

Vous avez dit qu’il n’aimait pas être en société. Mais, comment lire alors les textes comme Le bistrot ?

Brassens ne fréquentait pas habituellement les bistrots parisiens. Il se peut que lors de son arrivée à Paris, dans sa jeunesse. Une fois célèbre, il ne pouvait plus y aller car tout le monde le reconnaissait. S’il était né aujourd’hui, il aurait sûrement eu toutes les nouvelles technologies pour communiquer avec l’extérieur, mais il vivrait de la même manière, dans son monde d’affections. Ce groupe a construit une ambiance intemporelle. C’est peut-être la raison pour laquelle ses chansons n’ont aucun lien temporel et sont toujours contemporaines aujourd’hui.

Et l’année 1968 ? Au fond, on aurait dit qu’elle est passée à côté sans le frôler…

C’est vrai, oui. Mai 68 ne le concernait pas, cette bande était beaucoup plus à l’avance. Et Brassens ne s’intéressait pas à toutes ces superstructures idéologiques. Sa grande passion, ne l’oublions pas, était écrire et composer des chansons.

Travaillait-il beaucoup ?

C’était plus un moine qu’une star. Il se levait à l’aube et composait en première heure, de 5 h à 8 h. Il composait tout seul, puis il écrivait, répondait aux interviews, à des lettres et récitait. Il a travaillé pendant toute sa vie, ciselant toutes ses chansons, en y travaillant constamment. Au niveau musical et de la métrique, sa musique est très soignée et du tout fortuite. Lorsqu’on le voit jouer, tout paraît facile et naturel, mais, en vérité, elle ne l’est point.


.

Comment le recevait le public de l’époque ?

Il avait un très grand succès, bien que ce ne fut pas d’un coup. Il était considéré comme l’un des plus subversifs en raison de ce qu’il chantait, une espèce de punk. Le temps adoucit son aspect, mais, à l’époque, de nombreuses familles interdisaient sa musique à leurs propres enfants. Ce fut le premier chanteur à parler ouvertement de sexe dans les chansons, à écrire une chanson sur le sexe féminin et un des chanteurs les plus censurés en France.

Était-il censuré ?

Jusqu’en 1968, après quoi le Comité de censure fut aboli. Mais avant, presque une chanson sur deux ne pouvait pas passer à la radio. Si on voulait l’écouter, il fallait aller à ses concerts et acheter ses disques, sauf si on habitait chez papa et maman, où il fallait alors les cacher.

Était-il donc considéré de la même manière que la pornographie ?

Mais bien sûr ! Il y eut même des cas de prêtres qui demandèrent d’en interdire l’écoute, en Bretagne, par exemple. C’est hallucinant de penser à quelque chose pareil aujourd’hui. Même l’organisation de ma première exposition n’a pas été facile car les gens pensaient à lui comme quelqu’un de démodé qu’écoutaient les vieux et qui n’avait plus rien à dire. Et, en revanche, c’est tout à fait le contraire.

« Ce fut le premier chanteur à parler ouvertement de sexe dans les chansons, à écrire une chanson sur le sexe féminin et un des chanteurs les plus censurés en France ».

La censure l’a-t-il changé ?

Du tout. Il n’a jamais coupé le vin, si on veut utiliser une métaphore. Il aurait pu éviter des sujets, des mots, des images, mais non. Son succès est aussi dû à cela. Et les Français s’étonneront de savoir que ses chansons s’étudient à l’école.

Vraiment ? On les étudie à l’école ?
Eh oui, elles sont désormais dans le programme et sont sacrées. C’est comme si ont les avaient mis sur un piédestal, comme une statue de marbre, mais dont on a nettoyé les détails subversifs avant.

Comme une statue dont on nettoie les excréments des pigeons ?

(elle rit) Oui. On nettoie les excréments des pigeons, mais lui, il adorait ces excréments. Et les enlever équivaut à désamorcer toute sa puissance et son caractère contemporain. Sans cette partie sale, crue, et, en fin de compte, vraie, Brassens pourrait vraiment être pris pour un vieux avec sa pipe qui ne fait de mal à personne, un papi rassurant.


.

Pourquoi est-il important de l’écouter aujourd’hui ?

Parce qu’on vit une période sombre, parce qu’on a peur, parce qu’on doit être vigilants. On doit être courageux et parler des choses. Et Brassens parlait des choses. Le fait qu’il n’était pas engagé ne veut pas dire qu’il n’avait pas quelque chose à dire et ne le disait pas. On vit une période fragile et précaire, et on doit faire un effort : je ne parle pas de mouvements ou de partis politiques, mais de la vie, de l’effort tel qu’il le concevait. Son manifeste est sa chanson. L’écouter est écouter des leçons de vie, de morale et d’histoire. Et même s’il y a deux chansons de guerre qui peuvent donner la chair de poule pour cette sorte de pardon précoce envers les Allemands, il faut essayer de comprendre son côté humaniste. Il ne divise pas le monde en nations ni la société en genres. C’est un message qui, même maintenant, probablement soit trop moderne pour beaucoup d’entre nous. On doit s’unir à lui.

Pourra-t-il exister un nouveau Brassens ?

Bien sûr. Brassens a grandi dans une période très difficile — la guerre, l’occupation, la pauvreté —, beaucoup plus difficile que celle d’aujourd’hui. Et il a existé. Et je veux croire qu’il peut encore renaître.

Il se peut que l’époque ne soit pas encore la bonne ?

Non, je pense qu’il se trouve quelque part, peut-être qu’on ne le connaît pas encore. En fin de compte, Brassens a été enfermé pendant des années chez Jeanne où personne ne le connaissait. Je suis sûre qu’il est là et qu’on ne l’a pas encore découvert. On en a parlé comme un messie, c’est vrai, mais en vérité il semble plus chrétien que tous les évêques de Rome. On vit une époque compliquée et on doit planter nos racines dans une terre riche pour résister. Et Brassens est cette terre, pour moi.

.