« Au cœur de mes compositions, se trouve l’idée du son considéré comme une matière dans laquelle se glisser pour en façonner les caractéristiques physiques et perceptives : le grain, l’épaisseur, la porosité, la luminosité, la densité, l’élasticité. Et donc, la sculpture du son, la synthèse instrumentale, l’anamorphose, la transformation de la morphologie spectrale, la dérive constante vers des densités insoutenables, la distorsion, les interférences (…) J’accorde toujours plus d’importance aux sonorités d’origine non académique, au son sale et violent. »

Ces paroles résument à elles seules l’idée que Fausto Romitelli, compositeur et virus, né en 1963 et mort à 41 ans seulement, après des années de lutte contre la leucémie, se faisait de la musique.

Fausto Romitelli. Wiki

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Après avoir obtenu le diplôme de composition au Conservatoire de Milan, puis le diplôme de perfectionnement à Sienne puis à Milan (aux Scuole Civiche), Romitelli part étudier la musique électronique en tant que compositeur en recherche au célèbre institut IRCAM de Paris. Son œuvre porte l’influence de Giacinto Scelsi et de György Ligeti mais aussi celle de Salvatore Sciarrino et de toute l’avant-garde européenne de l’après-guerre.

Mais il est surtout marqué par le courant du spectralisme (à la suite notamment d’Hugues Dufourt et de Gérard Grisey à qui il dédie le second morceau du cycle Domeniche alla periferia dell’Impero), qui étudie le spectre sonore de manière scientifique et expérimente en continu sa transformation et qui a donné lieu également à des applications électroniques et informatiques et même à des techniques instrumentales dérivées de la noise ou de la techno.

Romitelli cependant refuse le formalisme. Son ralliement au spectralisme, ce non-genre vite devenu école, fait d’ailleurs débat. « Les générations qui nous ont précédés ont été obsédées par “le désir exacerbé de réorganiser totalement le langage musical, sur de nouvelles bases” (Gentilucci). Notre génération, elle, n’a pas inventé de nouveaux systèmes linguistiques mais elle a essayé de retrouver l’efficacité de la perception et de développer un fort et nouvel impact communicatif. »

Il cherche à incarner uniquement les règles les plus audacieuses et révolutionnaires du spectralisme, celles qui interviennent sur la matière sonore pour la transformer en un quelque chose d’autre qu’il est parfois difficile de définir.

Avec Pietro Borradori et Stefano Gervasoni en 1989. Wiki

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« Les nouvelles technologies ont bouleversé les bases de la pensée musicale : elles sont l’aboutissement d’un long processus vers le contrôle absolu du son et l’émancipation du bruit. Alors que le processus de fabrication et l’utilisation des instruments qui composent un orchestre visaient à rendre le son le plus harmonieux possible et à réduire les composantes du bruit, les nouvelles technologies musicales, elles, ont ouvert les portes de la perception à un univers inharmonique et ont mis à notre disposition les instruments nous perme9ttant d’explorer ce monde jamais entendu. Les technologies n’ont pas engendré un nouveau langage mais elles ont inspiré aux compositeurs de nouvelles interprétations d’un même principe : composer le son plutôt qu’ avec le son. »

Romitelli est aujourd’hui un compositeur plutôt connu, mais ses œuvres restent – comme nous les décrit Vincenzo Santarcangelo dans son livre Have Your Trip – « des objets sonores non identifiés » qui mélangent basses et aigus, acoustique et électronique, partitions et improvisations, musique classique et krautrock. Ce n’est pas donc pas un hasard si lui-même déclare être un admirateur de Brian Eno, non-musicien autoproclamé, qui, bien que lui aussi à l’origine d’une musique sublime et fondamentale, reste à l’écart des académies et des circuits de musique savante.

Maarten Beirens, journaliste au De Standaard, a défini la musique de Romitelli « comme étant du Bach joué par les Sonic Youth ».

« Si nous voulons éviter les écueils de la musique académique et son appauvrissement, nous devons mener une réflexion à trois cent soixante degrés sur l’univers sonore qui nous entoure. » Plus encore : « Je crois que le talent d’un compositeur se mesure, aujourd’hui, à sa capacité à intégrer dans son écriture des matériaux différents, souvent hétérogènes, sans renoncer à une certaine rigueur conceptuelle et à la définition d’un “style” capable de “métaboliser” les différentes influences et de créer de nouvelles images sonores. »

Romitelli incorpore dans ses œuvres le caractère obsédant de la techno et l’atmosphère de transe digne du psychédélisme le plus visionnaire, d’une façon en réalité très « étudiée », écrite, savante et académique mais animée d’une certaine foi dans la distanciation, dans la distorsion, dans la saturation et dans la liquéfaction des sons, telle une matière première que l’on peut modeler et qu’il façonne, justement, en sculptures de son.

Parmi ses compositions les plus importantes figure en particulier EnTrance (1995-1996), qui part d’un mantra du Livre tibétain des morts pour chercher, à partir de la répétition d’un pur son et grâce à l’électronique, de nouvelles dimensions et possibilités d’exploitation.

Professor Bad Trip, trilogie composée entre 1998 et 2000, est une de ses œuvres les plus mémorables. En l’espace d’environ quarante minutes, se succèdent des stimuli provenant aussi bien de la musique non-savante, notamment du rock, que de l’électroacoustique et du bruitisme, des musiques avant-gardistes françaises et italiennes et du travail sur bandes, jusqu’aux passages quasiment dark ambient. Mais une place est laissée également aux moments plus calmes et subtils : un voyage sonore à travers influences et idées, une expérience hallucinogène dont le titre rend hommage à l’artiste visuel Gianluca Lerici et qui s’inspire de l’œuvre poétique d’Henri Michaux, tout particulièrement de celle qu’il a composée sous l’emprise de la mescaline.


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C’est à Francis Bacon et à la violence de son geste pictural que s’inspire en revanche Blood on the floor, Painting 1986 (2000), composition de huit minutes pour flûte, clarinette, guitare électrique, synthétiseur et quatuor à cordes, comprenant des moments d’une intensité quasi insoutenable.

Trash TV Trance (2002) est un solo de 12 minutes de guitare électrique, distordue, réactive, maltraitée utilisant des méthodes – cordes frappées, jack de l’amplificateur débranché et mis en contact avec la guitare elle-même – qui ne dépareilleraient pas dans les catalogues d’innovateurs et d’explorateurs dans l’art de détourner les instruments comme Glenn Branca ou Rhys Chatham. Maarten Beirens, journaliste au De Standaard, a défini la musique de Romitelli « comme étant du Bach joué par les Sonic Youth ».


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En 2003, sort Dead City Radio. Audiodrome, qui s’inspire de Marshall McLuhan et vraisemblablement aussi de Vidéodrome de Cronenberg : « La perception du monde est créée par les canaux de transmission : ce que nous voyons et que nous écoutons n’est pas simplement reproduit mais élaboré et recréé par un media électronique qui se superpose à l’expérience réelle et la remplace. »

Le chef d’œuvre de Romitelli est sûrement An Index of Metals sorti en 2003 (le titre cite explicitement un autre chef d’œuvre : la face B du deuxième album de Brian Eno et Robert Fripp) : une vidéo-opéra de cinquante minutes pour soprano, ensemble, instruments électroniques et vidéo-projection, conçue avec Paolo Pachini, qui signe également la partie visuelle avec Leonardo Romoli.

Index s’ouvre par un extrait de Shine On You Crazy Diamond des Pink Floyd répété de manière obsessive puis peu à peu modifié et défiguré, sali par des interventions externes, jusqu’à être remplacé par d’autres extraits (des Pan Sonic cette fois), par des bourdons de basse assortis d’une voix qui rappelle par moments la voix de Diamanda Galás.

«Io mi sento talora come un virus troppo isolato per attaccare un corpo così forte e ben nutrito».

Il s’agit d’une narration abstraite, voulant « créer une expérience de perception totale, en ajoutant à l’aspect musical son double visuel propice à immerger le spectateur dans une matière incandescente, enveloppante. Une célébration initiatique de la métamorphose et de la fusion de la matière, un light show, qui provoque une extension de la perception du soi au-delà des limites physiques du corps par le biais de techniques de transfert, de fusion dans un matériau autre. Un parcours vers la saturation perceptive et l’hypnose, aboutissant à une totale altération des paramètres sensoriels habituels. »

Une œuvre qui fait référence au sublime et qu’il convient d’accueillir dans son intégralité, comme elle arrive, et dans la mesure du possible, dans un réel état d’abandon et oublieux des vieux canons. Romitelli lui-même cite le phénomène des rave-partys, en tant qu’expérience de jouissance non pas tant esthétique et indirecte que sensorielle et immédiate.

An Index of Metals est un travail qu’il compose avec ténacité, jusqu’à ses derniers jours, insoucieux de la fin qui est proche. Michele Coralli écrit que cette œuvre « peut être considérée comme la synthèse d’une approche expérimentale vouée à la manipulation de la matière, en tant que dimension, au cours de laquelle il est possible d’atteindre une tristesse quasi onirique et ultra-sensorielle ». Et en effet, Romitelli disait que lorsqu’il dormait et qu’il rêvait, il était en train de travailler.


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« Dès ma naissance, j’ai baigné dans un univers d’images numérisées, de sons synthétiques, d’artefacts. De nos jours, la nature humaine est artificielle, distordue, filtrée. » Romitelli tente de refléter cette expérience humaine dans l’art, par tous les moyens, instrumentation incluse : l’instrumentation classique, bien sûr, à laquelle il ajoute le kazoo, l’harmonica, les claviers et même les mégaphones, les éponges et les rasoirs, qui lui permettent de construire des architectures parfaitement structurées, si imposantes qu’elles nous donnent des frissons.

Fausto Romitelli ne cherche jamais la fusion en tant que telle, il s’agit d’une musique totale, assimilée, comprise, jamais malicieuse : une étreinte totale qui casse les barrières et les modèles, si avant-gardistes soient-ils.

« Les compositeurs doivent sortir de leurs prétendues tours d’ivoire (des ghettos en réalité) et affronter le panorama médiatique et ses techniques de communication basées sur les principes de persuasion, de contrôle et de légère mais inflexible répression. (…) Nos esprits sont inondés par un flot ininterrompu d’informations qui tendent à s’ajouter et à se substituer à la réalité et à la vie elle-même et dont l’objectif est l’homologation globale, puisque, tout comme les inondations, la consommation se répand facilement sur un territoire plat, uniformisé et lissé de toute différence. »

« Bien plus que les écrivains, les cinéastes et les artistes, les compositeurs sont contraints de se taire de nos jours : parce que l’industrie de la culture interdit à chacun d’entendre et que la normalisation des esprits n’admet que les produits préemballés très faciles à digérer. (…) Je me sens parfois comme un virus trop seul pour s’attaquer à un corps si fort et si bien nourri : alors le virus se contente d’être bien sage et de rêver, à l’intérieur de ce corps qu’il voudrait détruire, en attendant des jours meilleurs. »
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Les citations, informations, notes et suggestions pour la rédaction de ce texte ont été empruntées au livre Have Your Trip – La musica di Fausto Romitelli écrit sous la direction de Vincenzo Santarcangelo, éditions Auditorium, 2014, et au texte Il compositore come virus (Le compositeur comme virus) de Romitelli lui-même, extrait de Milano Musica. Percorsi di musica d’oggi – Il pensiero e l’espressione. Aspetti del secondo Novecento musicale in Italia, Milano, 2001, pages 148-149.

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