L’esperluette : un symbole qui a la peau dure

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L’esperluette (&), connue aussi sous le nom de « et commercial » figure parmi les caractères typographiques les plus intéressants et singuliers. Ce symbole, largement utilisé et apprécié par de nombreux typographes pour la grande liberté créative qu’il offre, a des origines lointaines et le plus souvent méconnues.

Ce caractère a des appellations différentes selon les langues (en italien, e commerciale ; en allemand, Et-Zeichen ; en anglais, ampersand). Le terme « ampersand » est apparu dans le dictionnaire anglais en 1837.

Le symbole & a fait partie de l’alphabet anglo-saxon jusqu’au début du XXe siècle. Il y occupait la dernière place. L’alphabet terminait par « X, Y, Z and per-se and ». Soit, X, Y, Z et le symbole qui représente, en soi, « et ». La contraction de and-per-se-and a donné lieu à l’appellation anglaise « ampersand ».

Histoire et évolution

Transcription de quelques notes tironiennes.

Bien qu’elle ait été formalisée par les Anglais, l’esperluette a été créée au Ier siècle av. J.-C. par le romain Marcus Tullius Tiro. Cet esclave et secrétaire de Cicéron est considéré comme l’inventeur du symbole. Devenu libre, Tiro a continué à transcrire les textes de Cicéron, et à partir de 65 av. J.C., il a développé un système d’abréviations permettant d’écrire plus rapidement, connu sous le nom de notes tironiennes.

Dans l’ancienne écriture cursive romaine, l’esperluette résultait de la ligature entre les lettres « e » et « t » (« et » ayant la même signification en latin que le « et » français). Le développement de la nouvelle écriture cursive romaine a donné lieu à l’apparition de nombreuses ligatures entre différentes lettres. Bien que l’emploi de ces ligatures ait fortement diminué lors du passage du latin au carolingien, le symbole &, lui, a continué d’être utilisé, devenant progressivement de plus en plus stylisé et éloigné de sa forme d’origine.

L’esperluette a été largement utilisée par les écrivains à partir de la seconde moitié du VIIIe siècle. Cette ligature, ainsi que de nombreuses autres, étaient utilisées dans un but fonctionnel, afin d’insérer le plus de mots possibles sur une ligne. Le fait de pouvoir jouer sur la longueur des mots était très utile pour parvenir à respecter un alignement justifié (c’est-à-dire la mise en forme d’une colonne de texte où toutes les lignes sont alignées verticalement entre elles, soit sur la marge gauche soit sur celle de droite).

De gauche à droite : ancienne écriture cursive romaine 79 av. J.C., nouvelle écriture cursive romaine 350 apr. J.C., écriture écossaise du IXe siècle, minuscule caroline 810 env., écriture humanistique 1453, William Caslon 1728 (Londres).

Après l’arrivée de l’impression en Europe, en 1455, les imprimeurs ont, eux-aussi, adopté ce symbole, tant pour les caractères romains que pour l’italique. L’esperluette a survécu à la période de l’impression manuelle, toujours pour le même motif logistique : en effet, remplacer « et », « and » ou « und » par « & », permettait de placer plus de caractères mobiles sur une ligne. De nos jours, ce caractère est resté pratiquement inchangé par rapport à la version carolingienne du IXe siècle. En italique, la ligature du « e » et du « t » est apparue plus tard, pendant la Renaissance. Elle est souvent plus fantaisiste et décorative.

L’esperluette dans la typographie contemporaine

De nos jours, le symbole & est partie intégrante des nouvelles polices de caractères et des alphabets latins existants. Il existe de nombreuses variantes de l’esperluette, en particulier en italique. Même si elle a été progressivement stylisée, elle restitue encore la combinaison des formes de base « e » et « t ».

Cette origine historique est plus visible dans certains caractères où les lettres sont plus séparées, comme Rotis Sans, Trebuchet et Bebas Neue.

Rotis Sans regular, Trebuchet regular et Bebas Neue regular.

L’esperluette la plus utilisée reste cependant celle de type carolingien, que l’on trouve dans la plupart des polices de caractères existantes. Elle figure aussi bien dans les polices serif, notamment Didot, Bodoni et Bembo, que sans serif, comme Akzidenz Grotesk, Helvetica et Univers.

Didot roman, Bodoni book et Bembo regular.
Akzidenz Grotesk regular, Helvetica Neue regular et Univers roman.

Ces esperluettes, à la forme simple, sont utilisées principalement dans les caractères romains. En italique, le dessin des esperluettes est influencé par la calligraphie et présente des courbes plus voluptueuses. L’italique est, en général, très élégant et a donné lieu à des symboles très inventifs et variés.

Première rangée, de gauche à droite : Baskerville italic, Palatino italic, Adobe Caslon italic.
Deuxième rangée, de gauche à droite : Garamond italic, Sabon Italic et Monotype Corsiva italic.

Il existe différentes variantes intéressantes de l’esperluette, notamment celles créées par Ludovico Degli Arrighi, maître-graveur et typographe de la Renaissance et par Robert Granjon, créateur de caractères français du XVIe siècle.

La police de caractères Poetica, qui se base sur l’ancienne police Cancelleresca (écriture calligraphique utilisée dans les échanges commerciaux depuis le XIIIe siècle) et créée en 1992, par Robert Slimbach, pour Adobe, offre une riche collection de 58 types d’esperluette.

Les nombreuses variations de l’& de la police Poetica.

L’esperluette dans le monde de l’entreprise

L’esperluette est devenue une icône, très largement exploitée dans les logotypes  et les typogrammes. Elle apparaît dans les logos de nombreuses entreprises célèbres, comme l’entreprise de télécommunications multinationale AT&T dont la marque est constituée d’une sphère à rayures bleues et blanches et du nom de l’entreprise en caractères sans serif. Dans le secteur des produits de grande consommation, l’esperluette a été utilisée par le fabricant des M&M’s (Mars & Murrie Ltd), ces « petits bonbons multicolores en chocolat en forme de pastilles » et par la célèbre compagnie américaine Head & Shoulders, spécialisée dans la production de shampoings anti-pelliculaire. Cette dernière appartient à la Procter & Gamble Company (P&G), qui a adopté également l’esperluette dans son logotype. Parmi les exemples connus, citons aussi la chaîne de coiffeurs Toni & Guy, créée par deux frères italiens arrivés à Londres dans les années 50.

Première rangée, de gauche à droite : AT&T, M&M’s et P&G.
Deuxième rangée, de gauche à droite : Head & Shoulders et Toni & Guy.

Dans le milieu de l’art, le Victoria and Albert Museum de Londres détient probablement le logo incluant & le plus réussi de tous. Le symbole aide, en effet, à compléter visuellement la lettre A et le résultat est harmonieux. L’agence de communication & Walsh a, elle aussi, confié son identité à l’esperluette, qui crée un véritable trait d’union entre l’entreprise et le client (client & Walsh). La maison d’édition Mondadori Electa, spécialisée dans les publications sur l’art et le design, utilise, quant à elle, une variante du & dans le logo de sa propre marque.

De gauche à droite : Victoria & Albert Museum, &Walsh et Mondadori Electa.

Les exemples ne manquent pas non plus dans l’univers de la mode. Dans la haute couture, citons, bien sûr, la marque de luxe italienne Dolce & Gabbana et & Other Stories, entreprise née de la collaboration d’un petit groupe de créateurs. Mais, la « fast fashion » n’est pas en reste, avec, par exemple, les logos de H&M et Pull&Bear.

Première rangée, de gauche à droite : Dolce & Gabbana et &Other Stories.
Deuxième rangée, de gauche à droite : Pull&Bear et H&M.

Le symbole de l’esperluette a ceci de surprenant qu’il accompagne depuis toujours, et de nos jours encore, l’histoire de la typographie et du design graphique. S’il s’est fait connaître et apprécier, à l’origine, pour son rôle d’abréviation dans les textes, où il permettait de gagner un espace précieux, il est devenu désormais un caractère iconique que l’on retrouve dans tous les secteurs et dans de nombreuses formes de communication.

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