Un roman au début sensuel et contrôlé sur comment devenir une fille dans les années soixante, au sein et au-delà d’une secte.

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Le 27 juillet 1970, Joan Didion se rend à une boutique de vêtements pour acheter un costume fait sur demande de Linda Kasabian.

Illustration de Marta Muschietti

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Linda doit se présenter au procès pour l’homicide de Sharon Tate et de quatre autres personnes, qui eut lieu la nuit du 8 août 1969 dans une villa de Beverly Hills. Elle voulait apparaître dans la salle avec une tunique blanche, mais l’avocat lui dit qu’un vêtement long était plus approprié pour le soir.

À l’époque de son entrée dans la famille Manson, Linda Kasabian avait moins de vingt ans. Le soir de l’homicide, Tate participe aux évènements, une vendetta, avant de réinventer son témoignage et de contribuer à l’arrestation des assassins, à savoir : Susan Atkins, Patricia Krenwinkel et Leslie Van Houten. Les filles.

Kasabian revient comme un spectre dans le roman le plus célèbre de l’été, The Girls de la californienne Emma Cline. Comme elle, dans cette transfiguration romancée de la communauté qui se forma autour de la figure de Charles Manson, l’héroïne est un témoin, une adolescente de treize ans appelée Evie Boyd. Sauf qu’au lieu de s’amouracher de Manson, Evie perd la tête pour Suzanne, une des assassines.

L’indifférence est interrompue un jour dans le parc, lorsqu’Evie voit Suzanne et les autres pour la première fois, obscènes et belles en pleine foule.

Evie habite à quelques heures de San Francisco avec une mère qui vient de découvrir les propriétés de sanctification de l’encens après l’abandon de son mari pour une fille plus jeune. Elle a une meilleure amie avec qui elle lèche les batteries pour goûter à des sensations similaires à celle de l’orgasme et cherche à découvrir quels sont les trucs qui rendent le corps postpubéral désirable.

Comme d’autres circonstances dans sa vie, la meilleure amie d’Evie n’est pas une présence qui reflète un choix mais l’appendice naturel d’une existence sans infamie ni louanges.

L’indifférence est interrompue un jour dans le parc, lorsqu’Evie voit Suzanne et les autres pour la première fois, obscènes et belles en pleine foule. Quelques semaines après, elle prend contact avec les affiliées, qui vivent dans une communauté et se déplacent dans un petit camion noir décoré avec un logo austère en forme de cœur. Elle commence à mentir à sa mère, déménage dans un ranch démoli sous la protection — au début réticente — de Suzanne, et devient une des adeptes de Russell, l’alter ego de Charles Manson, consumé de ses propres ambitions de musicien.

Sharon Tate

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Le monde d’Evie est décrit d’une manière méticuleuse, déjà cinématographique. Ce n’est pas un avis qui amoindrit sa qualité littéraire mais une constatation d’un fait : sa synthèse laissait clairement entrevoir que The Girls avait la possibilité de devenir un film

Dans le but d’une grande distribution hollywoodienne, peu importe que, dans ce roman, le style soit ce qui compte le plus et que l’écriture laisse deviner une lueur sinistre et sensuelle, étrange à sa manière. Emma Cline appartient à la catégorie d’écrivains pour qui la forme est tout. Il est difficile de trouver une image dont on n’ait pas envie de souligner.

Une des qualités d’Emma Cline est son emploi des détails d’une manière anthropologique plus que scénographique, évitant ainsi une erreur commune des romans historiques : on comprend tout à partir des description des vêtements d’Evie ou des femmes de la communauté. Les vêtements sont importants, ainsi le démontre l’avocat de Linda Kasabian lorsqu’il lui demande de ne pas se présenter habillée en blanc. Les photos de la chronique où apparaissent les filles de la famille Manson soulignent sensuellement leurs jambes découvertes, leur coiffure et la présence plus ou moins abondante de maquillage.

Les photos de la chronique où apparaissent les filles de la famille Manson soulignent sensuellement leurs jambes découvertes.

The Girls capture l’énergie morbide qui flotte autour de ces corps pour en faire quelque chose d’intime et de personnel ; les filles essayent d’avoir le dernier mot sur comment elles se présentent au monde. En ce sens, le roman nous fait penser à un livre né de la collaboration de Sheila Heti, Leanne Shapton et Hedi Julavitis, Women in Clothes, pas encore paru en Italie.

C’est un mélange d’interviews, des récits et d’images portant sur la construction de la propre féminité — ou celle qui est perçue en tant que telle — par le biais des vêtements. Le livre a une section de mini-interviews intitulée Women looking at women, et c’est exactement ce que fait Evie avant d’entrer dans la secte de Russell. À la différence d’autres adeptes aveuglées par leur leader, les désirs et le tourment d’Evie se retournent contre ses collègues : on devient une femme en imitant qui l’est déjà ou en soutenant une vision, un amour initial envers une femme que l’on a vue au parc ou dans le métro. Cette jalousie, dit Cline, est déjà une manière distillée d’amour.

(Note en marge : parmi les 639 femmes qui ont participé à Women in Clothes, aucune ne prisonnière ni assassine à répétition. Étant donné que l’un des traits distinctifs de cette institution des États-Unis est celui de priver les prisonnières de leur propre garde-robe, un appendice à ce respect aurait été intéressant.)

Emma Cline

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Malgré l’attention au détail, les langages de l’époque de The Girls sont gérés sans excès, et ceci lui confère une grâce particulière. Les meilleurs romans historiques sont comme des sabliers où l’extrémité supérieure est composée de guerres, de révolutions et de révoltes politiques ; et la vie du personnage est le bassin inférieur où l’histoire se cumule par grains. Le bon romancier soutient la sédimentation sans renverser le sablier d’un coup : ce n’est qu’à la fin de la lecture que l’on se rend compte des changements et des années passées.

Cline prononce le passage de Summer of Love à Summer of Loss car les pages ne sont guère nombreuses mais bien pesées et réduites par rapport à la portée de l’histoire. Comment y a-t-elle réussit ?

On dit toujours deux choses d’Emma Cline : qu’elle n’a que vingt-sept ans et qu’elle a reçu une avance millionnaire. Mais les données bancaires et celles du registre n’expliquent rien de son écriture ni de l’impact de cette dernière sur la littérature américaine ; c’est comme quand le public commentait les scénarios des débuts de Xavier Dolan en s’étonnant de son jeune âge.

Cline écrit comme ça parce qu’elle a vingt-sept ans : dans les deux cas, il existe une explication crédible de tous les moyens à dispositions, la fière ostentation d’un talent qui peut s’affaiblir avec le temps.

Certains auteurs mettent une vie à trouver leur propre voix. D’autres passent toute une carrière à ne pas la perdre. Pour ces derniers, l’écriture peut devenir la défense d’une fragilité lumineuse initiale, d’une arrogance qui disait déjà tout. Il est difficile de prédire ce que fera Emma Cline dans l’avenir : on s’attend à ce que ses livres arrivent petit à petit. Il seront presque certainement meilleurs mais pas aussi beaux. D’une certaine manière, elle le sait aussi, puisqu’elle a écrit The Girls en investissant toute son énergie, sa névrose et son intuition : c’est ainsi qu’elle y est parvenue.

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