Caractères variables: les typographies (numériques) du futur?

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La conférence TYPO, qui s’est tenue cette année du 17 au 19 mai, a été le cadre de plusieurs présentations qui ont donné le sentiment qu’une nouvelle ère se profilait à l’horizon. Il n’y a pourtant pas si longtemps, chacun avait encore une idée précise du travail des graphistes et des résultats de cette activité. Mais aujourd’hui, les typographies sont presque entièrement soumises à la numérisation, aussi bien du côté des graphistes qu’au niveau de l’image qu’en a le lecteur. Les écritures manuscrites et la composition au plomb sont, pour leur authenticité, très demandées, mais elles apparaissent surtout comme des projets créatifs ou pilotes. Dans la vie de tous les jours, ce sont les caractères numériques qui dominent. Autrefois, les gens lisaient des journaux ou des livres. Aujourd’hui, on lit sur son smartphone, sa tablette, son ordinateur portable. On installe Windows, Apple, des systèmes d’exploitation mobiles, divers navigateurs. Les récepteurs évoluent dans les environnements les plus variés ; ils sont accessibles via divers canaux.

Photo de Marten Bjork sur Unsplash (https://unsplash.com/photos/FVtG38Cjc_k)

Pour communiquer avec les lecteurs, mais aussi avec des clients potentiels, on doit trouver une façon de les aborder toujours et partout de la même manière, qu’il s’agisse de publicité, de marques, de conception et de design. Une solution consiste à développer d’autres systèmes, plus adaptés, qui suivent le comportement des gens. Par exemple, le contrôle par commande vocale, comme Amazon Alexa ou la commande vocale de Google, qui fonctionne déjà et s’est entre-temps généralisé.

Il est évident que les graphistes refusent cette solution. Mais il y a aussi beaucoup de raisons de croire en la continuité de l’écriture. Précisément lorsqu’il s’agit de la parution ou de la communication d’informations, le texte est souvent incontournable. Mais – et c’est le plus important – son aspect doit toujours être parfait et surtout sans problème. Ce n’est pas le système qui doit s’adapter au texte, mais l’inverse.

En ce sens, on pourrait voir les polices variables comme une avancée. Mais avant d’expliquer leur fonctionnalité et leurs effets possibles, je voudrais, en me basant sur quelques faits issus de l’histoire de la typographie, mieux faire comprendre cette révolution à venir dans le monde des polices.

Photo de Marco Djallo sur Unsplash (https://unsplash.com/photos/1jv75Geggco)

Vers 1450, Gutenberg a inventé l’imprimerie avec des lettres mécaniques. C’est à partir de là que les typographes ont mis au point les différentes polices de caractères, de styles romain et latin. Au milieu du XVIIIe siècle, la création de polices a été systématisée et soumise aux règles mathématiques. C’est à la fin du XIXe siècle, alors que la typographie a été marquée en grande partie par la révolution industrielle et technique, que le Werkbund a été créé, dont Walter Gropius fut aussi un membre actif. Depuis, la typographie a été progressivement enseignée  et apparaît comme une forme de communication, plus seulement comme une forme d’impression. Avec la numérisation de l’écriture dans les années 70, 80 et 90, la composition au plomb a été remplacée par la composition photo, une méthode optomécanique. Au milieu des années 90, le PC a fait son entrée dans les ménages et s’est généralisé. Avec lui, les écritures se sont entièrement numérisées. Les écritures analogiques ou optomécaniques ont alors été reproduites et copiées sur les PC, tandis que des polices d’écran et des polices web, particulièrement adaptées aux écrans, ont fait leur apparition.

Après la composition au plomb, la composition photo, les polices d’écran et de web numériques, les polices variables pourraient constituer une révolution, car leur fonctionnement est complètement différent. Si on utilisait jusqu’à présent différents fichiers de polices pour différents styles de caractères, c’est-à-dire un fichier pour un style de caractères gras, un autre pour un style de caractères italiques, etc., un seul fichier est désormais nécessaire, sur la base duquel les typographies peuvent être directement adaptées sur l’écran. Des créateurs de caractères comme Marianna Paszkowska, qui a présenté les polices variables au TYPO, retravaillent les polices existantes et les programment dans le cadre de projets présentant les extrêmes du design (par exemple, des caractères très fins ou très gras). Les polices peuvent ensuite être réduites ou agrandies selon un axe. Les polices variables fonctionnent sur tous les écrans et dans tous les environnements. Marianna Paszkowska les a montrées dans un environnement virtuel 3D de façon fonctionnelle, flexible et adaptable, où la création typographique signifie « donner le monopole d’interprétation via ses propres créations », lesquelles fonctionnent et apparaissent différemment selon l’environnement.

Les polices variables ont constitué le cœur de la présentation de clôture du TYPO, animée par Underware, une fonderie typographique néerlandaise. L’intitulé de cette présentation, « The tale of the cat », jouait avec l’homophonie, c’est-à-dire l’harmonie sonore des mots, car il s’agissait non seulement de l’histoire d’un chat, mais aussi de sa queue (tale/tail). Au final,  le contexte est essentiel à la compréhension d’un sujet.

© Gerhard Kassner / Monotype ((https://www.flickr.com/photos/typotalks/42168888042/))

C’est précisément de ce contexte dont a parlé la société Underware, qui avait fait spécialement le déplacement avec un guitariste et un écrivain, et qui a presque transformé la scène en une sorte d’installation artistique. L’argument de leur discours était que les polices variables offrent la possibilité d’ébranler les habitudes et les systèmes actuels. Ainsi, les polices de caractères ne sont plus représentées à la manière des graphistes, mais sont programmées de façon à être flexibles. La fonderie typographique Underware n’a pas simplement comparé les avantages et les inconvénients des polices variables, mais s’est interrogée sur ce que l’on pouvait en faire, et a mis la technologie à l’épreuve avec différents exemples sur son site web spécialement conçu : very-able-fonts.com (jeu de mots soulignant l’efficacité des polices variables).

L’écriture latine peut être convertie en braille à l’aide d’un égaliseur, une inscription graphique et animée apparaît et disparaît – et contient aussi des polices. Elle peut être convertie et sauvegardée comme n’importe quel mot. La nouvelle technologie brise le système en offrant de nouvelles libertés, tout en restant soumise au règles de la programmation. On peut concevoir des polices illisibles à cause de leur variabilité. Il est possible de créer tout un alphabet à partir d’une seule lettre qui se transforme en d’autres lettres selon sa programmation. « Mais a-t-on besoin de cela ? » se demande Underware. Underware fait référence à l’histoire et aux informations qui, autrefois, circulaient en enrichissant les sites web. La balise HTML de sélection, qui fut à une époque un outil de conception à succès, n’est plus utilisée aujourd’hui. Il existe des raisons de penser qu’elle ne peut fonctionner dans le cas des polices variables, tant que des polices seront nécessaires pour les différents systèmes et environnements.

Photo de Carl Heyerdahl sur Unsplash (https://unsplash.com/photos/KE0nC8-58MQ)

La présentation d’Underware, au cours de laquelle l’écrivain sur scène a soulevé la question du contexte de lecture et le guitariste a fait « danser » une lettre de police variable grâce à une programmation en musique, a suivi la tradition du mouvement dadaïste du début du XXe siècle. Elle est sortie des conventions et a soulevé des questions sans y apporter de réponse. C’est, à quelques exceptions près, un peu le sentiment qui prévaut pour le moment. Les possibilités qu’offrent les polices variables semblent illimitées. Il reste à déterminer quelle astuce permettra de les utiliser de façon optimale et de tirer profit de leurs bénéfices concrets, comme une taille de fichier amoindrie, et donc des vitesses de chargement plus élevées.

Une chose est sûre, mieux vaut garder l’œil sur les polices variables si l’on ne veut pas manquer la prochaine tendance typographique, du moins si l’on veut suivre son évolution.     

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